Photoeurdetrouble

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05 juillet 2008

Le plateau vide de la balance

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto  JUARROZ

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23 juin 2008

Post-scriptum de tous les rebuts

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J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela.

 

Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes!

Ce que l'on a perdu, ce que l'on aurait dû vouloir, ce que l'on a obtenu et gagné par erreur; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l'avoir perdu et l'aimant pour cela même, que tout d'abord nous ne l'aimions pas; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion; et l'océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer...

Qui d'entre nous sait seulement ce qu'il pense, ou ce qu'il désire? Qui sait ce qu'il est pour lui-même? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent par cela même qu'elles ne peuvent exister! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, sans qu'elles aient jamais été! Telle une voix s'élevant de cette paix de tout son long étendue, l'enroulement des vagues explose et refroidit, et l'on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité.

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13 juin 2008

Posséder, c'est perdre.

L'art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu'est le fait d'exister...
En art, il n'y a pas de désillusion, car l'illusion s'est vue admise dès le début.
Le plaisir que l'art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler :
nous n'avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords...
Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d'un passage, le sourire offert à quelqu'un d'autre, le soleil couchant, le poème, l'univers objectif.

Posséder c'est perdre.

Sentir sans posséder, c'est conserver, parce que c'est extraire de chaque chose son essence.

Poème de Fernando Pessoa

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Le 13 juin 1888 naît à Lisbonne Fernando António Nogueira Pessoa.


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02 juin 2008

Grimoire des sables

alphabet

free music

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26 mai 2008

Révérence

Reverence

Notre écriture à nous, au Hoggar,
est une écriture de nomades
parce qu'elle est tout en bâtons
qui sont les jambes de tous les troupeaux.
Jambes d'hommes, jambes de méhara,
de zébus, de gazelles,
tout ce qui parcourt le désert.
Et puis les croix disent si tu vas à droite
ou à gauche. Et les points, tu vois, il y a
beaucoup de points. Ce sont les étoiles
pour nous conduire la nuit, parce que nous,

les sahariens,
nous ne connaissons que la route,
la route qui a pour guide, tour à tour,
le soleil et puis les étoiles.
Et nous partons de notre coeur,
et nous tournons autour de lui
en cercles de plus en plus grands,
pour enlacer les autres coeurs
dans un cercle de vie, comme l'horizon
autour de ton troupeau et de toi-même.

(Poème touareg. )

D'autres poèmes d'Orient ici


free music

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12 mai 2008

Les tenants et les aboutissants

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25 avril 2008

Dans l'étendue de la grande solitude

mehari

Quand je parcourus donc, et plusieurs fois, cette majâbat al-Koubrâ -littéralement : étendue de la Grande Solitude-, autrement nommée par d'autres (...), j'avais un but, selon moi essentiel et sans lequel aucun voyage n'a d'intérêt: l'étude scientifique. Et par là j'entends -mes carnets en témoignent- le ramassage systématique de tout artefact: insecte, plante, caillou ordinaire ou caillou dont la présence étonne, un répertoriage soigneux des roches, croquis descriptifs d'affleurements, dénombrement des cordons dunaires, puis aussi une numérotation efficace des échantillons prélevés, le compte rendu des températures, des heures de lever, de départ et d'arrivée, du nombre de traces de tel ou tel animal croisées, des quantités de boisson absorbées et restituées...Bref, de tout ce qui  constitue une vision scientifique du monde, jamais ou le moins possible dépendante de l'observateur, et se refusant systématiquement à tenir compte des états d'âme de celui-ci, de son degré de fatigue ou de ses velléités poétiques ou esthétiques dans des sites qui, fréquemment, mériteraient d'être plus accessibles aux peintres. Pour moi, cette étude scientifique que d'aucuns considèrent austère et charabiesque, est ce qui peut emplir un lieu vide à première apparence, donner un langage à l'indicible, enrichir un espace, si pauvre soit-il au premier regard et, cela n'est pas contradictoire, autorise parfaitement l'imaginaire, voire aide à le développer.

Théodore Monod (1996) Majâbat Al-Koubrâ, Actes Sud, Terres d'aventure, page 16

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11 avril 2008

Le néant des paroles

neant_des_paroles

Le matin est ainsi, un nom
pour le monde, ouvrir les yeux comme
quelqu'un qui parle
Le temps ou la
mort diurne peuvent
donner aux yeux ouverts le néant des paroles

Le soleil sera alors
le silence dans le regard ou la main
sur le front
qui fait baisser les paupières
comme si les doigts donnaient à la tête la vérité
immergée de ce néant

et comme si le matin venait
non telle une ombre immense vêtir la voix
du corps
mais la recouvrir de la
lumière
des paroles manquantes

Gastão Cruz, Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, Gallimard, page 272.

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05 avril 2008

Alphabet du silence

alphabet_du_silence

Le silence qui subsiste entre deux mots

n'est pas le silence qui entoure une tête qui tombe,

ni celui qui nimbe la présence de l'arbre

quand s'éteint l'incendie vespéral du vent.

De même que chaque voix a un timbre et une hauteur,

Chaque silence a un registre et une profondeur.

Le silence d'un homme est différent de celui d'un autre

et ce n'est pas la même chose de taire un nom et de taire un autre nom.

Il existe un alphabet du silence,

mais on ne nous a pas appris à l'épeler.

La lecture du silence est néanmoins la seule durable,

plus peut-être que le lecteur.

*******

Poème de Roberto Juarroz

alphabet_du_silence_2

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23 mars 2008

Couronne. Démocratie. Ecole...

Pour ce printemps de la poésie, j'ai choisi un florilège de courts poèmes d'un poète que je porte en mon coeur: Armand Monjo. Toutes ces pépites sont extraites de son recueil " Dires Brefs " publié en 1989 aux éditions Rougerie.
Les illustrations données en regard n'ont pas été faites de façon ad hoc pour prolonger l'écho de ces poèmes. Elles correspondent à un exercice sans autre prétention que ludique, sans aucune retouche numérique et sans signification particulière...Je me suis juste amusé avec trois papiers froissés récupérés dans la corbeille...

pfr1

Adieu

L'oiseau parti

la branche dit adieu

de la main

pfr2

Amants

Tristes amants

désaimantés

pfr5

Apprendre

Apprends du travailleur

l'économie du corps

de la danseuse

la liberté du corps

pfr4

Atlas

Lignes horizontales

sur le flanc de l'Atlas

chaque village s'inscrit

en écriture arabe

pfr6

Bonheur

Ne plus savoir

ce qu'il y aura après :

n'est-ce pas déjà

une approche du bonheur ?

pfr8

Bourgeons

L'arbre transi de froid

me regarde

de tous les petits yeux rouges

de ses bourgeons

pfr12

Contexture

Les nuances de verts

d'un olivier au repos

nous en apprennent plus

sur la contexture du monde

que le visage d'un banquier

en plein travail

Corbeaux

Mort je t'ai vue en plein été

implacable précise et lourde

dans un vol de corbeaux

Couleur

La couleur affirme et nie

la forme enlace

pfr21

Couronne

Sur la pierre

la plus déshéritée

la couronne royale

d'un lichen d'or

pfr23

Démocratie

Entre les vivants et les morts

pas question de démocratie

la majorité serait écrasante

Douceur

Sois doux avec les objets

ils te le rendront

pfr16

Ecole

Surtout ne pas faire école :

tout au plus inciter à la marche

mais chacun sa route

Imagination

Pauvre imagination

trop laissée en friche

Pauvres enfants privés

de l'école du rêve...

Fête

La fleur

est le jour de fête

de la plante

Graine

La graine

écarte ses barreaux

pour laisser s'évader

la vie

pfr17

Regards

Comme la paume de l'amant

sur le sein de l'aimée

posez votre regard

sur la peau du monde

Rouage

Entre dans la forêt

pour te sentir rouage

Science

La plus grande science

retarder la nuit

Sens unique

Rivière qui coule

amour qui passe

répètent que la vie

est à sens unique

pfr25

Seul

L'oiseau

ne chante jamais

pour lui seul

Silence

Méfie-toi du silence des oiseaux :

c'est qu'un épervier plane

Temps

Passé dépassé

futur intérieur

présent pressant

Victoire

Vois dans la moindre fleur

une victoire

sur tout le reste

Imagination

Il faut imaginaimer

pfr9

Nu

A la naissance

à l'amour

à la mort :

nu

Nuit

Les petits bruits

font la nuit immense

pfr13

Orateur

L'orateur rythmait

sa fanfare de mots

à grands coups de tsymboles

Oui

Des mots ronds

comme une bouche

qui dit Oui

pfr14

Pauvre

Vide qui ne sent pas

que tout est plein

pauvre qui ne voit pas

que tout est riche

Pessimisme

Pessimisme systématique :

alibi de paresse.

Supériorité

acquise au rabais.

Poésie

De la poésie

on n'a que la graine

Il faut du temps

de la terre et des larmes

Profit

Coupés de la vie

par l'obsession géométrique

du profit

Racines

Avec quelle économie de moyens

racines

vous faites éclater le roc !


***

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